Absinthe (plante) : bienfaits, dangers et bon usage de la grande absinthe

Pour la plupart des gens, l’absinthe évoque d’abord la « fée verte », l’alcool des peintres et des poètes interdit en France pendant près d’un siècle. Avant d’être une liqueur, c’est pourtant une plante médicinale, la grande absinthe (Artemisia absinthium), utilisée depuis l’Antiquité pour ouvrir l’appétit et faciliter la digestion. Sa réputation sulfureuse tient à une molécule, la thuyone, dont la toxicité a été à la fois réelle et largement exagérée.
Ce guide sépare les usages que les autorités de santé reconnaissent de ceux qui relèvent de la tradition ou du mythe. Vous saurez à quoi la plante peut servir, à quelle dose la prendre, combien de temps, et surtout qui doit s’en passer.
L’absinthe en bref : une plante amère avant d’être une liqueur
La grande absinthe appartient à la famille des Astéracées et au genre Artemisia, celui des armoises, qu’elle partage avec l’armoise commune, l’armoise annuelle ou l’estragon. C’est une vivace de 60 cm à 1 m de haut, au port buissonnant, que l’on reconnaît à ses feuilles très découpées, couvertes d’un fin duvet qui leur donne une teinte gris argenté. En été, elle porte de petits capitules jaune pâle, ronds et penchés, groupés en grappes lâches au sommet des tiges.
Une plante de terrains secs
Originaire d’Europe, d’Asie tempérée et d’Afrique du Nord, l’absinthe pousse spontanément dans les friches, au bord des chemins et sur les sols secs et caillouteux. On la cultive aussi au jardin, notamment dans le Haut-Doubs autour de Pontarlier et dans le Val-de-Travers suisse, les deux berceaux historiques de la liqueur. Pour l’usage médicinal, on récolte les feuilles et les sommités fleuries au début de la floraison, entre juillet et septembre, puis on les fait sécher à l’ombre.
Ce qu’elle contient
Le goût de l’absinthe est d’une amertume extrême, due à des lactones sesquiterpéniques dont la principale est l’absinthine. Ce sont ces principes amers qui expliquent presque tous ses usages digestifs. La plante contient aussi une huile essentielle dont la composition varie beaucoup d’un pied à l’autre ; certaines populations (on parle de chémotypes) sont riches en thuyone, d’autres en contiennent très peu. La thuyone est presque entièrement concentrée dans cette huile essentielle, ce qui explique pourquoi les risques diffèrent autant selon la forme utilisée.
Ne pas la confondre avec ses cousines
L’armoise commune (Artemisia vulgaris) a des feuilles vertes sur le dessus et blanches seulement en dessous, alors que celles de l’absinthe sont argentées des deux côtés. La petite absinthe (Artemisia pontica), plus fine et moins amère, entre dans certaines recettes de liqueur mais n’a pas le même statut médicinal. Quant à l’armoise annuelle (Artemisia annua), c’est la plante dont on extrait l’artémisinine utilisée contre le paludisme ; nous lui avons consacré un article à part, et un autre pour distinguer armoise commune et armoise annuelle.
Les bienfaits de l’absinthe : que dit vraiment la science ?
La liste des vertus prêtées à l’absinthe est longue : vermifuge, fébrifuge, tonique, antiseptique, emménagogue. Les autorités européennes n’en retiennent que deux, et à titre traditionnel seulement, ce qui veut dire que l’usage est jugé plausible et suffisamment ancien sans avoir été démontré par des essais cliniques.
Perte d’appétit passagère : l’usage le mieux établi
L’Agence européenne du médicament (EMA) reconnaît l’absinthe comme médicament traditionnel à base de plantes dans la perte d’appétit temporaire. Le mécanisme est connu : les substances amères stimulent les récepteurs du goût, ce qui déclenche par réflexe la sécrétion de salive, de suc gastrique et de bile. C’est le principe des apéritifs amers, que l’on retrouve aussi avec la gentiane ou la petite centaurée. Pour cet usage, la plante se prend environ 30 minutes avant le repas.
Quand la digestion traîne
Le second usage reconnu par l’EMA concerne les troubles digestifs légers : sensation de lourdeur après le repas, digestion lente, ballonnements. La Commission E allemande, qui évalue les plantes médicinales depuis les années 1980, retient aussi les troubles de l’évacuation de la bile (dyskinésies biliaires). Dans ce cas, l’absinthe se prend après le repas. L’effet reste modeste et il s’agit de troubles bénins : une digestion difficile qui dure, des douleurs ou une perte de poids demandent un avis médical, pas une tisane.
Maladie de Crohn : des résultats intéressants mais fragiles
C’est la seule piste qui ait fait l’objet d’essais chez l’humain. En 2007, une équipe allemande a publié dans la revue Phytomedicine un essai en double aveugle contre placebo mené sur 40 patients atteints de maladie de Crohn et traités par corticoïdes. Les participants recevaient, en plus de leur traitement, des gélules de poudre d’absinthe (250 mg, trois fois par jour) ou un placebo, et les corticoïdes étaient diminués progressivement. Le groupe absinthe a mieux supporté cette diminution et a vu ses symptômes s’améliorer davantage. Un second essai de la même équipe, publié en 2010, sur 20 patients (dont 10 sous absinthe), a observé une baisse d’une molécule de l’inflammation (le TNF-alpha).
Ces résultats sont encourageants mais restent ceux de petits effectifs, tous issus du même groupe de chercheurs, et ils n’ont pas été reproduits depuis. À retenir : l’absinthe n’est pas un traitement de la maladie de Crohn, et toute modification du traitement d’une maladie inflammatoire de l’intestin se décide avec le gastro-entérologue.
Ce que l’absinthe ne fait pas (ou pas démontré)
- Vermifuge : c’est l’usage le plus cité sur internet et le plus ancien (le nom anglais de la plante, wormwood, signifie littéralement « bois à vers »). Il n’existe pourtant aucune preuve d’efficacité chez l’humain contre les vers intestinaux. En cas de parasitose, un médecin ou un pharmacien proposera un traitement dont l’effet est établi.
- Détox du foie : l’absinthe stimule la sécrétion de bile, ce qui ne revient pas à « nettoyer » le foie. Les maladies du foie font même partie de ses contre-indications.
- Anticancer et antipaludique : les études publiées sur ces sujets portent sur des cellules en culture ou sur l’armoise annuelle, une autre espèce. Rien ne permet de les appliquer à l’absinthe prise en tisane.
- Règles douloureuses ou irrégulières : l’usage traditionnel existe, mais la thuyone stimule l’utérus, ce qui est justement une raison de l’éviter chez la femme enceinte et pas une indication.
Thuyone : le vrai risque et le mythe de l’absinthisme
À la fin du XIXe siècle, les médecins français ont décrit une maladie qu’ils appelaient « absinthisme » : hallucinations, convulsions, folie, attribuées à la liqueur et à sa thuyone. Cette crainte a conduit à l’interdiction de l’absinthe en France par la loi du 16 mars 1915, après la Belgique et la Suisse.
Une revue publiée en 2006 dans Substance Abuse Treatment, Prevention, and Policy a réexaminé le dossier. Les analyses de bouteilles anciennes montrent des teneurs en thuyone trop faibles pour expliquer les troubles décrits, et les auteurs concluent que l’absinthisme correspondait surtout à un alcoolisme chronique, aggravé par une liqueur titrant souvent 70 % d’alcool et parfois frelatée. Les expériences de l’époque qui provoquaient des convulsions chez l’animal utilisaient l’huile essentielle pure, pas la boisson.
La thuyone n’est pas inoffensive pour autant : à forte dose, elle agit sur le système nerveux et peut provoquer des convulsions. L’EMA la qualifie de neurotoxique et recommande de préférer les chémotypes pauvres en thuyone. Pour les médicaments à base d’absinthe, l’exposition quotidienne doit rester sous 6 mg de thuyone. Pour les boissons, le règlement européen n° 1334/2008 fixe un maximum de 35 mg par kilo dans les alcools à base d’Artemisia. En France, la vente sous le nom « absinthe » est de nouveau autorisée depuis 2011.
En pratique, le danger vient surtout de l’huile essentielle d’absinthe et des préparations artisanales concentrées, pas d’une tisane dosée correctement, car la thuyone passe peu dans l’eau, beaucoup mieux dans l’alcool et l’huile.
Comment utiliser l’absinthe : formes, doses et durée
Les doses ci-dessous sont celles de la monographie européenne de l’EMA, révisée en 2017. Elles concernent l’adulte uniquement : l’EMA déconseille l’absinthe avant 18 ans, faute de données.
En infusion
C’est la forme la plus simple et celle qui expose le moins à la thuyone.
- Versez 150 ml d’eau bouillante sur 1 à 1,5 g de plante séchée (environ une cuillère à café rase), puis laissez infuser une dizaine de minutes avant de filtrer.
- Ne dépassez pas 2 à 3 g de plante par jour, soit deux tasses.
- Pour l’appétit, buvez la tasse 30 minutes avant le repas ; pour la digestion, après.
Le goût est très amer, et c’est voulu ; ajouter beaucoup de sucre ou de miel atténue l’effet recherché. Si l’amertume est insupportable, mieux vaut se tourner vers une plante digestive plus douce comme l’anis vert ou l’aneth.
Teinture, jus et poudre
- Teinture : 1 g par prise, sans dépasser 3 g par jour. Comme la thuyone se dissout bien dans l’alcool, choisissez un produit de pharmacie dont la teneur en thuyone est indiquée.
- Jus de plante fraîche : 5 ml par prise, 10 ml par jour au maximum.
- Poudre de plante : 0,76 g par prise, 2,28 g par jour au maximum (pour les troubles digestifs).
Combien de temps ?
L’absinthe s’utilise en cure courte. Si les symptômes durent plus de deux semaines, l’EMA recommande de consulter un médecin, et la plupart des ouvrages de phytothérapie conseillent de ne pas dépasser trois à quatre semaines d’affilée. On ne la prend jamais en continu « pour le foie » ou « pour se purger ».
L’huile essentielle : à proscrire
L’huile essentielle d’absinthe concentre la thuyone et figure parmi les quinze huiles essentielles dont la vente au public est réservée aux pharmaciens en France (article D4211-13 du Code de la santé publique). Elle n’a pas sa place dans une automédication, ni par voie orale ni en massage.
Précautions, contre-indications et effets indésirables
Prise en infusion, aux doses indiquées et sur une courte période, l’absinthe ne pose pas de problème connu chez l’adulte en bonne santé : la monographie de l’EMA ne recense aucun effet indésirable. Les risques apparaissent avec les surdosages, les formes concentrées et chez certaines personnes.
Qui doit l’éviter ?
- Les femmes enceintes et allaitantes : la thuyone stimule l’utérus, et des essais chez le rat ont montré moins d’implantations d’embryons et moins de petits nés.
- Les enfants et adolescents de moins de 18 ans.
- Les personnes allergiques aux Astéracées (camomille, arnica, armoise, chrysanthème, ambroisie).
- Les personnes souffrant d’une obstruction des voies biliaires, d’une inflammation des voies biliaires (cholangite) ou d’une maladie du foie. En cas de calculs biliaires, demandez l’avis d’un médecin avant toute utilisation.
- Les personnes épileptiques, par prudence, en raison de l’action de la thuyone sur le système nerveux.
- Les personnes ayant un ulcère de l’estomac ou du reflux : les amers augmentent la sécrétion d’acide gastrique.
Interactions médicamenteuses
La monographie européenne ne signale aucune interaction connue, faute d’études. Par précaution, parlez-en à votre médecin ou pharmacien si vous prenez un traitement antiépileptique ou tout médicament qui abaisse le seuil épileptogène. Les teintures contiennent de l’alcool, ce qui compte si vous suivez un traitement incompatible avec l’alcool ou si vous devez conduire.
Quand arrêter et consulter ?
Arrêtez l’absinthe et consultez si vous ressentez des maux de tête, des vertiges, des nausées, des vomissements, des tremblements ou une agitation inhabituelle. Ce sont les premiers signes d’un excès de thuyone, qui précèdent les convulsions décrites dans les cas d’intoxication à l’huile essentielle. Une aggravation des troubles digestifs pendant la cure est aussi une raison d’arrêter.
Faut-il adopter l’absinthe ? Le bilan
L’absinthe a un usage digestif reconnu, mais c’est une plante qui demande plus de rigueur que la plupart des tisanes. Voici ce qu’il faut en retenir.
- Elle peut être utile si vous manquez d’appétit de façon passagère ou si vous avez des digestions lentes et que vous supportez l’amertume.
- Elle se prend en infusion, sans dépasser 3 g de plante par jour, pendant deux semaines au plus sans avis médical.
- Préférez autre chose si vous êtes enceinte, si vous allaitez, si vous avez moins de 18 ans, une maladie du foie ou des voies biliaires, un ulcère ou une épilepsie.
- Évitez l’huile essentielle et les préparations artisanales dont on ignore la teneur en thuyone.
- Ne comptez pas sur elle contre les vers intestinaux ni pour « détoxifier » le foie.
Questions fréquentes sur l’absinthe
Les questions ci-dessous sont celles qui reviennent le plus souvent sur la plante comme sur la liqueur.
L’absinthe est-elle une drogue ?
Non. Les hallucinations attribuées à la liqueur au XIXe siècle s’expliquent surtout par l’alcoolisme chronique et par des boissons frelatées. La thuyone est toxique à forte dose, mais elle n’est pas hallucinogène aux teneurs autorisées dans les boissons.
Peut-on boire de la tisane d’absinthe tous les jours ?
Oui, pendant une cure courte de deux semaines au plus, à raison de deux tasses par jour maximum. Au-delà, il faut faire une pause ou demander l’avis d’un médecin.
L’absinthe est-elle vermifuge ?
C’est un usage traditionnel très ancien, mais aucune étude ne montre qu’elle élimine les vers intestinaux chez l’humain. En cas de parasitose, demandez un traitement adapté à votre médecin ou pharmacien.
La liqueur d’absinthe a-t-elle les mêmes effets que la plante ?
Non. Une liqueur titrant 45 à 72 % d’alcool n’a aucun intérêt médicinal, et l’alcool qu’elle contient pèse bien plus lourd sur la santé que les traces de thuyone autorisées.
Peut-on cultiver l’absinthe au jardin ?
Oui, elle aime le plein soleil et les sols secs et pauvres. Portez des gants pour la manipuler si vous avez la peau sensible ou une allergie aux Astéracées.
Absinthe ou armoise commune : laquelle choisir pour digérer ?
Les deux sont des amers digestifs, mais seule l’absinthe a une monographie européenne pour cet usage. Elle est aussi plus amère et plus riche en thuyone. Pour un usage digestif doux et régulier, d’autres plantes comme l’angélique ou l’achillée millefeuille sont plus faciles à vivre.
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Sources et références
- Agence européenne du médicament (EMA), Committee on Herbal Medicinal Products, « European Union herbal monograph on Artemisia absinthium L., herba », EMA/HMPC/751490/2016, 2017.
- Agence européenne du médicament (EMA), « Public statement on the use of herbal medicinal products containing thujone », EMA/HMPC/732886/2010.
- Omer B., Krebs S., Omer H., Noor T. O., « Steroid-sparing effect of wormwood (Artemisia absinthium) in Crohn’s disease : a double-blind placebo-controlled study », Phytomedicine, 2007, 14 (2-3), p. 87-95.
- Krebs S., Omer T. N., Omer B., « Wormwood (Artemisia absinthium) suppresses tumour necrosis factor alpha and accelerates healing in patients with Crohn’s disease », Phytomedicine, 2010, 17 (5), p. 305-309.
- Padosch S. A., Lachenmeier D. W., Kröner L. U., « Absinthism : a fictitious 19th century syndrome with present impact », Substance Abuse Treatment, Prevention, and Policy, 2006, 1:14.
- Règlement (CE) n° 1334/2008 du Parlement européen et du Conseil relatif aux arômes, annexe III.
- Code de la santé publique, article D4211-13 (liste des huiles essentielles dont la vente est réservée aux pharmaciens, décret du 3 août 2007).
- VIDAL, fiche phytothérapie « Absinthe (Artemisia absinthium) ».
Cet article est rédigé à titre informatif et ne remplace pas l’avis d’un médecin ou d’un pharmacien. En cas de pathologie, de traitement en cours, de grossesse ou d’allaitement, demandez conseil à un professionnel de santé avant d’utiliser l’absinthe.



